A quoi ressemble le quotidien d'un journaliste occidental en Chine ? Rencontrez-vous certaines difficultés dans la réalisation de votre travail ? La rue est à tout le monde, et l'on peut interroger qui l'on veut. Ceci dit, en 20 ans, j'ai dû interroger trois ministres en interview, et aucun en interview exclusive. Ce pays est un des plus secrets du monde. Je ne crois plus au risque d'être expulsé : 6 tentatives de ce type m'ont visé, mais je suis toujours là et à ma connaissance plus aucun correspondant permanent n'a été chassé en 10 ans. Et de toute manière, notre liberté n'est pas négociable, aucune compromission n'est tolérable afin de se maintenir ici : s'il le fallait, la vie continuerait ailleurs.
J'ai d'ailleurs eu une fois la preuve que ce que le régime cherche en nous, journalistes étrangers, est cet affrontement, cette résistance à leur toute puissance, cet aspect un peu macho de la belle lutte. En haut, on préfère cela à la veulerie. Les correspondants étrangers qui "font de la lèche", sont exploités, mais non appréciés pour autant.
En définitive, la meilleure source d'info sur la Chine est : 1° mes amis 2° le taxi 3° internet.
La plus grande difficulté de mon travail en Chine, est la faiblesse de la demande en info de la part de mes journaux et radios, et l'impossibilité de faire évoluer mon statut de pigiste.
Le journalisme est un métier à part en Chine, avez-vous déjà ressenti certaines contraintes ou risques dans votre travail, qu'il s'agisse du journalisme ou de la publication de livres ? Nous découvrons ici qu'en réalité, nous écrivons toujours selon nos filtres idéologiques, et pour parvenir à convaincre pour se faire publier. La Chine(le régime) n'a sur nous aucune illusion, et nous ne la dérangeons guère, puisqu'elle interdit la traduction de nos livres et articles. La censure peut davantage venir de mes éditeurs ou de mes journaux, sous une forme subtile, qui est à 95% l'auto-censure, pour parvenir à la bande passante de ce que le public est disposé à entendre.
Mais ceci n'est pas scandaleux : c'est le sort de quiconque prétend écrire, où et quand que ce soit . Concernant la Chine, il est quand même intéressant de constater que les autorités feignent n'avoir pas connaissance de mes livres.
Parlons de le Chine et des Chinois. Selon vous, qu'elles sont les différences majeures entre les Occidentaux et les Chinois ? Et les points communs ? Les uns et les autres sont héritiers de cultures de livres, et d'écrit, avec des milliers d'années d'accumulation d'expérience, de compilation d'histoires, de traditions, sciences et techniques.
L'occident est l'alphabet : conceptuel, spéculatif, abstrait, synthétique, philosophique. Le maillon essentiel est l'homme, avec son expérience, ses émotions, ses échanges. Il doit apprendre à penser, "tête bien faite", et comprendre comment fonctionne la technique, plutôt que d'en apprendre la règle par coeur.
La Chine est le caractère idéogramme : concrète, très empirique, analytique, artistique, avec césures dans la pensée et notion d'un temps infini. L'individu existe moins et le groupe est tout. L'élément essentiel est la chaîne, dont tous les maillons sont les hommes enchaîneurs-enchaînés. Et la mémorisation de règles fondamentales, la discipline sont essentielles. "Tête bien pleine".
Enfin, chez l'Européen, la "vérité", est essentielle, ainsi que la morale, tandis que le Chinois n'éprouve que doutes et suspicions envers ce genre de valeurs abstraites et conceptuelles : la seule chose qui mérite d'y investir sa vie, est la protection de la race, de la famille par le prince, auquel il faut faire allégeance. Face à cela, il n'est aucune "vérité" qui compte.
L'Européen aujourd'hui doute de son avenir. Le Chinois lui, joyeux et confiant, pense que son heure arrive. Il est prêt à changer de job comme de femme ou de ville, voire de pays (37% des jeunes shanghaïens, et leurs parents, souhaitent devenir américains). Tandis qu'essayez de faire changer de job volontairement à des Français...
Air France même, ne trouve pas d'hôtesses au long cours, car elles exigent d'être de retour chez elles le soir... Pour le Chinois d'aujourd'hui, aucun métier, aucune position ne mérite sur le fond, qu'on s'y attache. Ca ne demeurera évidemment pas. Mais c'est une phase de leur développement qui les rend forts.
En 20 années, comment à évolué la Chine d'après vous et l'expérience que vous avez de ce pays ? Avant toute chose, elle a appris le pouvoir, l'argent, le confort. Elle a travaillé très vite à créer une industrie performante, une finance qui s'ouvre au monde, un trafic commercial de 1600 miliards d'euros l'an dernier et 5,6 milliards de tonnes - premier chiffre mondial.
Elle s'y est aussi ruinée la santé physique et mentale.
Elle joue cette partie très crânement, sans peur, avec audace, et peu d'erreurs sur le fond. Même en matière de sida ou grippe aviaire, elle rectifie le tir à vitesse stupéfiante.
Sa grande faiblesse, est son incapacité à communiquer avec ses couches sociales. Le refus de réforme politique. L'illusion de tout pouvoir réglé par la technocratie. Mais si l'on compare ceci à notre démocratie, il n'est pas évident que nous Européens, soyons mieux lotis.
Un simple exemple : nos universités en France, quoique techniquement totalement "libres" sont classées par l'université Fudan (je crois) de Shanghai, en 54ième position mondiale. La France, dit Jacques Attali, n'a pas pardonné à ses universités d'avoir fait mai 68. Résultat : notre recherche chute, nos étudiants vont dans les grandes écoles, et la Chine fait la démarche exactement inverse, investissant des milliards dans ses universités tout en les privant de liberté de recherche ou d'enseignement.
Quelles régions de la Chine connaissez-vous le mieux ? La côte, Pékin, Shanghai, mais aussi le Shandong, le Hebei, le Shanxi/Shaanxi, le Sichuan.
Les gens de ces différentes régions ont-ils des mentalités totalement différentes, ce qui pourrait conforter l'idée d'une Chine aux multiples facettes ? Non. Tous mangent avec des baguettes, sont inféodés au Parti, ont une culture bouddhiste et confucéenne. Tous montent à la ville. Tous cassent leurs villes, polluent à tout va, créent d'immenses fortunes, en collusion entre entrepreneurs et mandarins. Clairement, Shanghai est plus individualiste et performante, moins "sympa" ou moins intello que Pékin.
Certaines différences viennent du passé étranger : Harbin = russe, Dalian = japonais ou coréen, Shanghai, la plus française, Qingdao allemande... Chaque province a sa fierté et un sentiment d'identité, mais tous sortent de 30 ans de rouleau compresseur stalinien...
Si vous deviez définir la Chine en une phrase, que diriez-vous ? Un pays très jeune, en partie à cause de sa langue écrite qui est une succession de dessins et symboles concrets, en partie à cause de la terrible épreuve dont il sort, qui s'exerce à ses libertés et richesses nouvelles, et qui exerce sur vous sa cure de jouvence !
Publications d'Eric Meyer sur la Chine : «Robinson à Pékin», novembre 2005, Editions Robert Laffont
«L'Empire en danseuse», juin 2005, Editions du Rocher
«Les Fils du dragon vert» Roman, janvier 2004, Editions Ramsay
«Voir la Chine du haut de son cheval» Essai, novembre 2003, Editions de l'Aube
«Sois riche et tais-toi : Portrait de la Chine d'aujourd'hui» février 2002, Editions Robert Laffont
«Pékin, Place Tian An Men», publié en septembre 1989, Editions Actes Sud/l'Aire
Merci à tous d'avoir suivi cet entretien avec Eric Meyer. Nos remerciements spéciaux vont à monsieur Meyer et toute l'équipe du Vent de la Chine pour leurs disponibilité et coopération. A bientôt pour de nouvelles interviewes sur Toute la Chine? Lire la première partie de l'interview